Enfin seule
Sur les hauteurs du Taillefer, mon rêve de vieille chouette. Une cabane pour me retirer du monde et apprivoiser la solitude.
Au pied du Taillefer, bien planquée derrière le Lac fourchu sur la prairie qui glisse vers Ornon, il y a une cabane. C’est là, à l’ombre de la Pyramide, que je voudrais vivre. J’y passerais des hivers glacés à dormir, lire et dessiner. Au printemps, je m’adonnerais chaque jour à mon activité favorite, faire le tour de cet immense jardin. Pendant des heures je pourrais observer et documenter dans mon herbier le réveil des plantes. L’été je serais au frais. À l’automne, le plateau se délave et prend sous la pluie ma couleur préférée, un brun ocré tout brûlé dont l’ombre violette me fascine. J’apprendrais la patience et à tendre l’oreille pour attraper avec mes jumelles chouettes, grands ducs et autres beautés sauvages. Alors je serais heureuse.
Je déteste les anchois. Et ça tombe bien, car le lac noir n’est pas bien pourvu en poissons. Je déteste devoir me dépêcher, avoir un emploi du temps rempli, que l’on m’attende quelque part. Et ça tombe bien car, sur le plateau, personne ne m’attend. Ce que je déteste par dessus tout, c’est le travail salarié. Et ça tombe bien car, là-haut, pas d’employeur. Je déteste beaucoup de choses et enfin je pourrais détester en paix. Les années passant, revigorée par l’air de la montagne et par un régime strict de baies et de racines, je pourrais courir des heures à travers la montagne. Infatigable, je pourrais enfin voler.
Un seul gros nuage vient obscurcir mon tableau. Je n’aime pas être seule trop longtemps. Après quelques jours la solitude m’aspire vers le fond. Mes amies me connaissent bien, elles savent rester à juste distance et pour ça je les aime. Mais depuis ma cabane, je vais étirer ces distances et elles n’y pourront rien. Je ne désespère pas car il paraît qu’un dahu sacré vit sur les flancs du Taillefer. J’espère l’apprivoiser et en faire mon ami.
Fascinée par la vie de Louise Michel, mon grand âge m’a rendue réaliste et aujourd’hui je n’ai plus l’état d’esprit du combat. Voilà, je l’avoue j’ai la flemme, je suis fatiguée, je préfère le calme et la solitude. Dans ma cabane, je vivrais comme mon héroïne, cette vieille, aigrie et combattive Janina Doucheyko, obsédée par l’astrologie et la poésie de Blake.
Ma devise, sans surprise : pour vivre heureuses vivons cachées. PVHVC
Auteur/autrice
sarah.babut@laposte.net
Publications similaires
Aurélie
Design by freepik Je navigue dans ma vie selon le sens du vent et des rencontres.Ville ou campagne, mon cœur vacille …...
Lire la suite
Et donc…
J’aime la discrétion, il me demande de l’audace ! Me voici, Céline. Nouée à l’idée de rédiger un article sur un sujet aussi...
Lire la suite
28 ans plus tard
Esther Dinh – 28 ans plus tard – autoportrait de là où j’en suis. 28 ans plus tard, le boudin noir, c’est...
Lire la suite
Le rêve d’une vie
Du dessin, des amis, un rêve. Je suis plutôt une personne joviale. Enfin, c’est l’impression que j’ai de moi-même. C’est pour ça...
Lire la suite
La condescendance très peu pour moi
Une vie sans humour ne vaut d’être vécu. Quand rire de tout avant d’en pleurer devient un leitmotiv … Appréciée pour mon...
Lire la suite
France
Moi… en toute simplicité… Je suis France, BD curieuse et toujours positive. J’aime jouer des heures entières aux jeux de société. J’écoute...
Lire la suite